Orangina, mieux qu'une saga

L'Histoire avant l'Histoire : 1900/1945.

Il y a bien longtemps dans un pays riche et prospère, avait grandi un jardin merveilleux dont les senteurs de roses et d'orangers remplissaient de bonheur ses habitants.
Tous les hommes du village venaient s'y retrouver aux heures fraîches de la nuit et s'émerveillaient d'y voir s'épanouir de si belles roses, de si douces oranges.
Ils les aimaient tant qu'ils se mirent à planter des milliers et des milliers d'oranges et la plaine tout entière devint une vaste orangeraie.
La terre fut si prodigue que chaque journée se passait à entretenir ces orangers qui faisaient leur fierté. Mais bientôt les hommes se lamentèrent de ne savoir que faire de leurs belles oranges.
Nos entrepôts regorgent de fruits ! Que pouvons-nous faire de cette nouvelle richesse ?
- Il faut en faire du jus à boire en toutes saisons. Toute l'assemblée acquiesça. L'un d'eux assura même que par le jus de leurs oranges, leur petite ville acquerrait une grande renommée.
Un jour, nous connaîtrons la formule qui nous permettra de boire le jus de nos oranges aux quatre coins du monde. N'hésitons pas à aller de l'autre côté des mers, de l'autre côté des montagnes, nous y découvrirons certainement la formule que nous cherchons."
Tous furent de son avis et l'aidèrent à préparer son voyage. Cet homme s'appelait
Léon Beton
et c'est avec lui que commence notre histoire.
Est-ce l'intuition, le hasard, la chance, qui conduisit Léon beton à traverser la Méditerranée?
Peut-être les trois ensemble ou simplement l'affection pour l'un de ses frères qui habitait Marseille.
Ce voyage allait changer sa vie et la notoriété de Boufarik.
Effectivement, le retour de Léon Beton de Marseille, en cet automne de 1935, est resté un événement dans la tradition familiale et Boufarikoise.
A peine arrivés, sa famille et ses amis l'entourent. La curiosité domine et tout le monde s'empresse impatient d'avoir des nouvelles.
Sa valise à peine ouverte, il en sort avec précaution un petit flacon, en verse une cuillerée dans un verre, y ajoute de l'eau sucrée.
On goûte... Et c'est l'émerveillement ! Les amis, sa femme, son fils, se passent de main en main cet étrange flacon qui contient du concentré d'orange et de l'huile essentielle. Imaginez un peu l'enthousiasme de Boufarik, capitale des oranges !
Léon Beton n'a pas seulement découvert une idée, il a rencontré un homme extraordinaire, un inventeur. En Espagne, le Docteur Trigo oeuvre dans ses laboratoires de Valence au progrès de ses trois passions : les arômes, les huiles essentielles et les jus d'orange. Cet humaniste est un scientifique.
Dès lors, un projet de négoce voit le jour et la famille Beton invite le Docteur Trigo à séjourner à Boufarik.
Comme on le voit, Orangina vient à peine de naître que déjà l'histoire d'une amitié commence et, avec elle, l'épopée des oranges de Boufarik.

Il faut attendre le retour de la paix en 1945 pour que tous les projets se concrétisent.
Jean-Claude Beton, le fils, fait un voyage en mai 1947 à Valence. Il a l'accord de principe du Docteur Trigo, il a des projets pour les oranges de Boufarik, il est porté par l'enthousiasme de la jeunesse mais il ne sait ni extraire le jus ni le conserver.
Un contrat écrit est entériné par le Dr Trigo et la société familiale "Naranjina Nord-Afrique" de production du concentré est créée.
Au bout de la première année, l'ancienne confiturerie où s'est installée Naranjina Nord-Afrique s'avère trop petite. Et le procédé du Dr Trigo, allez-vous dire ?
Eh bien, ce dernier a dépêché à Boufarik l'un de ses contremaîtres, et grâce à cet échange d'expériences, Jean-Claude Beton apprend le b.a ba. du concentré Orangina, dont la formule aujourd'hui encore, est restée inchangée et toujours secrète. Nous ne sommes qu'en 1951 et la culture Orangina est déjà là !
La Recherche des Agrumes : 1961/1969
En Algérie, les évènements s'accélèrent et Jean-Claude Beton a très vite compris que dans un futur proche les oranges de Boufarik viendront à manquer. Il s'est déjà mis en quête de nouvelles terres qui lui permettront progressivement de relayer ses approvisionnements.
Mais aura-t-il le temps nécessaire pour transférer ses activités sur la métropole ?
Trouvera-t-il à temps et en quantités suffisantes les agrumes qui font la qualité et la saveur de sa boisson ?
Pour l'entreprise, ces temps de transition ressemblent un peu à une course contre la montre.
Que de choses à préserver : une famille, des collaborateurs fidèles, des partenaires, des installations modernes et cette petite bouteille ronde qui rêve d'aller toujours plus loin, toujours plus haut. L'installation en France s'effectue en juillet 1962.
L'indépendance de l'Algérie est proclamée le 5 juillet 1962. L'usine de Boufarik ne produit plus et ses ouvriers, désemparés, téléphonent régulièrement à Jean-Claude Beton, installé à Marseille depuis un mois, et lui demandent de rouvrir la fabrique de concentré. Il a longtemps hésité avant de prendre sa décision. Pendant toutes ces années, il a prôné l'apaisement et le dialogue. Aujourd'hui revenir en Algérie lui apparaît comme une épreuve bien difficile à surmonter, et pourtant sa décision est prise.
Le 20 juillet 1962 à midi, tous les ouvriers de Boufarik attendent leur patron dans l'aérogare d'Alger pour le conduire dans ses anciens locaux. Ensemble, ils vont retrouver l'odeur des jus, réentendre le ronflement de la chaudière, le roulement des tapis et la cadence régulière des lames qui coupent les oranges, et ceci jusqu' en 1967, date à laquelle l'usine de Boufarik fermera définitivement ses portes.

Extraits de "Orangina, mieux qu'une saga" de Jean-Claude Beton chez Denoël.