Monsieur Belkacem qui était plus connu sous le nom de « Bonbon Rose » fut notre chauffeur de taxi attitré durant des années.
Son taxi était garé à la station de taxis qui, à cette époque, se trouvait sur la place devant notre chère Eglise. « Bonbon Rose » avait été choisi par mon père pour nous transporter, une fois par mois, d'Hussein-Dey à Rovigo, où mes grands-parents paternels habitaient.
Ils demeuraient dans une petite ferme, appartenant à un grand colon, et mon grand-père y gérait plusieurs domaines. Mon père avait donc choisi « Bonbon Rose » comme chauffeur car celui-ci, sachant que ma mère était souvent malade en voiture, prenait des précautions extraordinaires en conduisant et surtout en évitant de freiner brusquement. Ainsi, par exemple, lorsque nous approchions d'un passage à niveau, il se mettait à ralentir bien avant d'y arriver et ce afin d'éviter à ma mère des secousses. Il était le seul à faire cela.
Lorsque nous arrivions à Rovigo, discrètement il restait manger seul dans son taxi jusqu'au jour où, mon père s'ayant rendu compte de cette situation, l'invita à déjeuner avec nous ce qu'il fit sans se faire prier. Ensuite, c'était toujours lui qui nous invitait, que les hommes bien sûr, à prendre le « kaoua » dans un café maure qui se trouvait à l'entrée du village en arrivant par Sidi-Moussa.
Cela dura des années ainsi, Mais, bien que sachant les risques qu'il prenait, ce brave "Bonbon Rose" n'en continua pas moins à nous conduire. Je me souviens qu'il disait à mon père : « Pierrot, ne t'en fais pas, moi je continuerai toujours à t'amener ». C'était aussi cela « Bonbon Rose ». Et il le fit.
Puis, hélas, vint l'heure du départ, du désespoir en Septembre 1963. Pour la dernière fois, mon père désira se recueillir devant le tombeau de mon pauvre grand-père, qui repose là-bas.
Avant de prendre l'avion ce fut « Bonbon Rose » qui l'accompagna. Mon père me raconta que lorsqu'il se retrouva devant l'entrée de l'aéroport d'Alger, ils se donnèrent une dernière accolade. Mon père lui demanda combien il lui devait. Savez-vous ce que lui répondit ce brave « Bonbons Rose » ? Ceci :
« Laisses tomber, Pierrot, tu me paieras quand tu reviendras ! ». Mon père ne revint jamais dans cette Algérie qu'il avait tant aimée, bien qu'il n'y soit pas né, comme ce fut le cas de bon nombre de nos parents. Mais souvent il me parla de « Bonbon Rose ». Vous devez penser, mes chers compatriotes, que cette histoire se soit arrêtée là. Détrompez-vous ! Il y eut une suite, l'an dernier, lors de mon second séjour à Hussein-Dey, dans des circonstances que seul le hasard de la vie peut permettre.
Merci de m'avoir permis d'apprendre, tant d'années après, le nom ce brave homme et, surtout, pourquoi on l'avait surnommé : "Bonbon Rose".
Le chauffeur de Taxi – suite -
La vie parfois fait bien les choses.
Figurez-vous que l'an dernier, lors de mon second séjour à Hussein-Dey, j'ai voulu revoir des lieux que je n'avais pu visiter lors de mon premier séjour. Parmi ces lieux, il y avait notre cher Centre de Santé. En compagnie donc de Joelle, Annie et Maguy, je m'y suis rendu et nous avons pu visiter toutes ces salles, avec l'émotion que vous devinez, où tant de fois on nous y amenait afin de procéder à des contrôles. Au moment de partir, alors que nous étions en train de descendre les escaliers qui mènent vers la place, nous avons entendu arriver en courant un monsieur, membre du personnel du Centre et qui nous apostropha en nous demandant, tout de suite, si nous nous souvenions des chauffeurs de taxis d'Hussein-Dey de l'époque où nous habitions encore "là-bas". Je crois avoir répondu que j'étais le seul à m'en souvenir. Il me demanda alors si je me souvenais d'un chauffeur qui était connu du nom de : "Bonbon Rose". Mes chers compatriotes; imaginez quelle fut ma surprise que d'entendre ce nom. Je lui répondis que oui et que c'était ce monsieur qui, des années durant, nous avait amené d'Hussein-Dey à Rovigo. Il me regarda alors, et avec un grand sourire empreint d'émotion, il me dit ceci :
" Je suis son petit-fils et vous êtes le premier Pied-Noir que je rencontre à avoir connu mon grand-père ".
Voilà comment, tant d'années après, j'ai pu rencontrer une personne qui elle aussi, et pour cause, avait connue ce brave chauffeur. Nous avons parlé longuement et je lui ai appris beaucoup de choses qu'il ignorait sur son grand-père, sauf l'histoire de Rovigo car sa grand-mère lui en avait parlé. Bien sûr qu'aujourd'hui "Bonbon Rose" n'est plus de ce monde, mais j'ai été heureux de faire la connaissance, surtout dans ces conditions, d'une personne qui l'avait connu. Son propre petit-fils ! Si l'an prochain je peux me rendre de nouveau dans notre cher quartier, je me suis promis d'aller revoir ce monsieur afin de parler encore plus longuement de son grand-père, ne serait-ce que pour lui raconter comment se dérouler la séance du "kaoua" dans ce café maure qui se trouvait à l'entrée de mon bon village de Rovigo.
Bordes Pierre