Algérie, terre promise - Anecdotes et petits bouts de vie -

LA CUILLERE EN BOIS

Dans notre immeuble, le seul de la rue de la Poste, au premier étage, habitait une française de métropole. Elle était grande, blonde avec un chignon, un parler bref et elle avait aussi un drôle d'accent !

Madame Taillebois faisait faire les devoirs aux enfants le soir et j'en faisais parti.

Plusieurs enfants étaient installés sur la table de la cuisine. Il y avait une autre table plus petite où était ma place. Je venais là tous les soirs, la tête farcie des recommandations de ma mère. J'étais une enfant très sage, par obligation.

Madame Taillebois « corrigeait » ses élèves avec une cuillère en bois, ce qui nous obligeait à tous une grande discipline.

Un beau soir, on venait de livrer à la dame un réfrigérateur, encore rare à l'époque. Il était face à moi, tout blanc, tout brillant, une chose qui faisait du froid sans glace !

Sans doute déconcentrée par l'objet, j'avais fait tomber un crayon par terre. Je m'étais penchée pour le ramasser, avec une main comme appui sur la table. Dans un potin du diable, la table bascula, moi par terre, et l'encrier était allé s'écraser en plein milieu du beau frigo faisant une énorme tache violette avec plein de coulures.

Aux hurlements de Madame Taillebois, je me suis sauvée à toutes jambes chez moi, cherchant une cachette. Je venais à peine de me réfugier au fond de la penderie de ma grand'mère que j'ai entendu la sonnette de la porte d'entrée. Toute ratatinée, bien au fond de la penderie, j'aurais voulu entrer sous terre. J'entendais la dame qui arpentait notre appartement avec des pas de grenadier en criant « où elle est… où elle est… », et ma mère qui se demandait ce qui arrivait.

Bien sûr, elle m'avait vite trouvé et m'avait tiré de là par ma queue de cheval. Puis, sous les yeux éberlués de ma mère, elle s'était assise sur le lit de ma grand'mère, m'avait mise en travers de ses genoux, avait relevé mon tablier et m'avait administré de grands coups de cuillère en bois sur les fesses, puis elle partit sans un mot, laissant ma mère paralysée et moi morte de honte et d'humiliation.

Le soir, quand mon père fut rentré du travail, il avait bien fallu expliquer pourquoi j'avais du mal à m'asseoir. Je craignais sa colère à cause de ma bêtise, mais j'ai vu ses yeux qui frisaient au récit de l'aventure : je crois qu'il imaginait la scène !!!

Une chose est sûre : je ne suis jamais retournée faire mes devoirs chez Madame Taillebois.

Je pense que peut-être encore aujourd'hui, certains se souviennent de cette dame et surtout de la cuillère en bois.

Germaine Herlein