Quartier de Nouvel Ambert

Il était une fois un petit quartier dont la joie de vivre en communauté animait ses populations.

La journée à Nouvel-Ambert débutait le matin très tôt avec les commerçants d'alimentations et se terminait très tard surtout le samedi ou le dimanche avec son point de retrouvailles, le bar « Crémades ».
Les week-ends le comptoir du bar était pris d'assaut sur au moins deux rangées, il étalait ses coupelles de « Kémia » et ses verres maculés de couleur blanche du « Cristal ».
Là les pieds-noirs refaisaient le monde et diffusaient les dernières nouvelles de « Radio-Trottoir », les aficionados du ballon rond refaisaient le match à travers de faits et d'images parlantes, leurs têtes étaient encore sur le stade et invectivaient l'arbitre dont la perte du match lui en incombait généralement, ce fils de « p..e » ou « l'en..l» étaient des expressions amicales et couramment utilisées à partir du deuxième « Cristal », uniquement quand les violets et jaunes avaient perdu le match, autrement ils étaient très polis, sauf quand ils jouaient contre les Oranais, là c'était la « guerre ».

Mais tout ça faisait partie du vocabulaire folklorique, et pendant ce temps-là, le braséro rempli de brochettes et merguez ou de rognons blancs enfumait toute la pièce d'à côté avec aux commandes le grand Cap à Cap et sa grande gueule qui haranguait les gens assis en rangs d'oignons serrés comme des sardines. Voilà l'image du rendez-vous chez Crémades.
Suivant les résultats du match, « Coco de l'oad », le « simplet » d'Hussein-Dey, dont la joie de vivre était constante malgré son handicap, parcourait de long en large la rue de Constantine en sautant et en gesticulant.

Il y avait peu d'Arabes qui fréquentaient les bars du quartier, leur coutume leur interdisait la consommation d'alcool, alors ils étaient cantonnés dans le café maure en face du N° 6 de l'Ave Laure. Là ils consommaient principalement du thé ou du café et jouaient aux dominos.

Une autre figure de ce quartier était le marchand de vins Juanico, au 8 ave Laure, il était grand, costaud et toujours souriant, sa spécialité, en dehors de sa « tchatche », était de jongler avec les bouteilles, il lançait celles-ci par-derrière et rattrapait la bouteille par-devant, moi qui habitais le N° 6 je ne l'ai jamais vu casser une bouteille ; derrière sa boutique il y avait les tonneaux de vins car les pieds-noirs consommaient principalement du vin au litre. Juanico faisait parti des lèves-tôt, à six heures et demie du matin il était déjà derrière son comptoir et le soir il restait souvent jusqu'à 20 heures, Madame Juanico le remplaçait un peu l'après-midi pour la sieste. L'été il vendait aussi des morceaux de glace ; il recevait des blocs d'une longueur de 1m qu'il débitait ensuite en fonction de la demande des clients, c'était l'époque où le frigidaire n'existait pas encore. Pour faire quelques sous je n'hésitais pas à livrer quelques bouteilles de lait ou de morceaux de glace ou remplir les bouteilles de vins derrière le comptoir et ce pendant la période des vacances.

Plus discret mais efficace par ses nombreux produits, le droguiste et quincailler Mr Perez, était au N° 6 de l'ave Laure, il avait tout ce qu'il fallait pour la maison et la cuisine.

Les autres figures marquantes étaient nos épiciers Mozabites avec leurs petites boutiques qui sentaient bon les épices. L'on y trouvait toutes sortes de marchandises, de l'huile, du couscous, du sucre, du café, des pois chiches, des haricots, des lentilles, des dattes, des figues, toutes sortes de conserves, les olives et produits de salaisons, tous ces produits à petits prix et au détail. Il serait trop long d'énumérer tous les produits qu'ils commercialisaient, enfin le vrai temple d'Ali baba de l'épicerie. Ils n'étaient pas très beaux mais commerçants, « Bon poids Madame, Bon poids Monsieur », serviables et dotés d'un invraisemblable cerveau calculateur ; les boutiques étaient ouvertes de très bonne heure et très tard le soir, sept jours sur sept. Ils vivaient derrière leurs boutiques sans femme et chacun retournait de temps en temps au M'zab, leur pays, à six cents kms au Sud d'Alger.

N'oublions pas notre marchand de beignets, une institution à lui seul, il est là depuis la nuit des temps, en tous les cas certainement le commerce le plus ancien d'Hussein-Dey, je l'ai toujours connu quand j'étais enfant dans les années quarante et il est passé à travers tous les événements sans jamais s'arrêter puisqu'à ce jour il est toujours en activité, toujours la même recette inégalable avec ses macrous et zalabias.

Les autres commerces étaient nombreux et dans un rayon de deux cent mètres, marchands de légumes, de chaussures, vêtements, boucher, charcutier, boulangers, librairie, mercerie, tabac, journaux, bijouterie, coiffeur, pharmacie, restaurants, une grande surface dans un petit quartier dont les limites sur la rue de Constantine étaient Brossette et la rue Laurent Sintes et en hauteur toute l'Ave Laure.

L'été était rythmée par la plage du piquet blanc que l'on accédait par la passerelle qui enjambait la voie de chemin de fer. Chaque famille partait tôt le matin avant les grosses chaleurs avec la guitoune, le « cabacète » rempli de « cocas » et autre repas froid pour midi sans oublier la soubrossade.
Certains s'aventuraient à la nage jusqu'au bateau échoué ou le bateau brulé pour « taper des panchas », d'autres taper une tête au bord de l'eau.

Sur la gauche de la plage, en allant vers le pont Polignac, les pêcheurs les plus chanceux avaient leurs petits cabanons de bois.

Pendant ce temps-là :

- L'arroseuse passait de temps en temps le matin ou l'après-midi pour nettoyer la rue et rafraîchir l'atmosphère. Tous les gosses du quartier se mettaient au bord du trottoir et quand elle passait devant nous, le chauffeur agrandissait son jet pour nous doucher entièrement et nous criions de joie !!!
- Galoufa avec son grand fouet tentait de capturer les chiens errants que nous protégions,
- Le marchand d'habits parcourait les rues avec un sac de jute sur l'épaule en criant « zabi…zabi » pour acheter tous les vêtements qui ne convenaient plus pour les revendre ensuite,
- le marchand de « Zoublis » faisait un boucan d'enfer pour attirer et vendre ses petits cornets croustillants,
- Les « Baba Salem » vêtus de loques, des peaux de bêtes pendues à la ceinture, dansaient et chantaient en agitant et faisant résonner des grosses castagnettes métalliques.
- « Kilomètre…Kilomètre !!! » le marchant ambulant à la peau basanée tentait de vendre ses berlingots mou à la coupe.
La placette devant les deux immeubles du N° 6 et 8 était le terrain de jeu privilégié des enfants du quartier ainsi que la rue Raoul Bernard, là l'imagination était sans limite dans la création des jeux, les billes, les noyaux d'abricots, les cerceaux, les boites de conserves, les pelotes en chiffon pour remplacer le ballon, les boules, les bobines de fil, les cerfs-volants, les carrioles, les trottinettes et j'en oublie.
Le soir sur la rue de Constantine, les mecs à la « Gomina » ou à la brillantine « Roja » faisaient les beaux et les filles jalouses comme des tigresses avec leurs longs cheveux faisaient tourner la tête de ces excités de garçons. Elles s'arrangeaient pour laisser deviner sous leurs robes légères le fruit défendu. Les plus hardis s'aventuraient quelques fois à l'embrasure d'une porte cochère pour voler à « l'Esméralda » l'un de ses plus chauds baisers.

Le samedi soir, autour du kiosque à musique de la place de la République, les musiciens faisaient tourner la tête des brunes ou peut-être des rousses pendant que les mecs leur racontaient des histoires de rien du tout ou à dormir debout et qui s'envolaient au premier coup de vent. Guidés par les harmonies de l'orchestre, les slos immobilisaient les couples tandis que les valses ou les passodobles découvraient les cuisses des belles Hussein-Déennes, les filles s'arrangeaient pour amener leurs cavaliers un peu loin de la vue des mères.

En hiver, le dimanche après-midi, les jeunes filles accompagnées de leurs mères allaient dans les salles de bals d'H-Dey comme la salle Poincaré et là, pas touche…Devinez pourquoi?
Les jours de classe le matin, nombreux petits écoliers de Nouvel-Ambert et Brossette, tel un défilé de fourmis, arpentaient la rue de Constantine pour rejoindre l'école la plus proche, celle de Jules Ferry ou Victor Hugo pour les filles. Les plus petits accompagnés de leurs mamans versaient quelques larmes à l'entrée de la maternelle Saint-Jean. A midi le chemin inverse s'effectuait et une heure et demi après c'était de nouveau c'était la même procession des enfants. Tout ce petit monde rentrait le midi pour manger car la cantine n'existait pas.

Ça se passait comme ça à Hussein-Dey…

Mais ne croyez pas que les Hussein-Déens passaient leur temps au bar ou à la fête, non…non, ils travaillaient et le lundi matin avec la gueule de bois chacun retrouvait les nombreux ateliers d'H-Dey, à deux pas du quartier comme par exemple les Ets Durafour créés en 1902 et leader des constructions à ossature métallique, les Ets Blachère créés en 1889, la minoterie Narbonne créée en 1862, la liste est trop longue, mais citons quand même l'atelier Maille serrurier et chaudronnerie au 10 Ave Laure, en face l'hôtel de passe, plus haut l'usine de caoutchouc qui avait brulé, le restaurant familiale, l'atelier de menuiserie de M. Avalonne plus haut sur l'Ave Laure, et tout en haut notre docteur Dumas avec son bras coupé.

Vous aurez compris que ce quartier était unique…

Voilà une partie de la vie de ce quartier très animé de Nouvel-Ambert.

Hubert Diemer